Quand j'étais petite, j'avais été grande.

Q
uand
je serai
grande je sus
pendrai mes bonds
pour ne pas me cogner
au plafond. Je serai grande
à ne plus voir mes pieds. Je serai
haute comme une tour dont le sommet
se perd dans la brume. Je m’élèverai jusqu’
aux aires. Mon colossal séant se posera sur les
montagnes gelées. Les géants seront mes amis et
on fera trembler la terre de nos tonitruants dialogues.
J’aurai une ombre qui portera la nuit et ma tête sera une
éclipse de lune. Et puis j’aurai toujours pied dans mes abysses.
"Quand je serai grande je m’aurai tuée" et je serai toute
petite
.

Histoire de boîtes.

Donc le tiroir, la boîte, le cadre, les contenants. De ce que nous étiquetons, rangeons, classifions, enterrons, cachons, définissons, réunissons, préservons, décomptons, délimitons.

J’avais préparé l’histoire d’un tiroir, généreusement promu au sein des saints - sans faute de syntaxe - des lieux d’archivage, une belle promotion mobilière. Mais, comme j’ai plus d’un tiroir à malice dans mon sac à histoires – ou est-ce l’inverse? – j’ai eu soudain à faire à une vraie cabale ménagère. Chacun de mes tiroirs voulant faire parti de l’histoire du même nom. Aussi, j’ai décidé, en mon âme et conscience, de vous révéler un fait véridique de mon enfance, comme ça, gratos.

C’était un petit tiroir magique, un de ces petits jeux Kinder ou Pif-gadget. En fait c’était deux tiroirs l’un dans l’autre, et un ingénieux mécanisme permettait de fixer le tiroir interne à son double externe. De telle sorte que, selon la position, soit les deux, soudés, s’ouvraient et révélaient le contenu de l’objet ; soit seul l’extérieur s’ouvrait, donnant l’illusion d’un tiroir vide. Ce jouet fit véritablement fureur dans ma cour de récré pendant au moins une semaine. Bien-sûr à l’époque c’est le tour de passe-passe, et puis l’idée de l’endroit secret, qui m’attiraient. Mais, tout de même, un tiroir dans un autre tiroir, décidément, malgré la simplicité du truc, c’est une histoire déjà drôle en soi. Non ? L'histoire dans l'histoire à tiroir. Non ? Bon d’accord, j’ai un sens de l’humour lamentable. Il est actuellement dans un carton parmi d’autres cartons, forcement.

Toujours est-il, que si vous ne connaissiez pas le tour et que je vous présentais le « tiroir magique », vous auriez le droit à vos deux minutes de curiosité amusée. Maintenant, bien sûr, c’est trop tard. Comme quoi les magiciens, en gardant leurs secrets, préservent le plaisir de leurs assistances.

Donc le tiroir, la boîte, le cadre et les étiquettes, le pire, c’est que quand on croit en avoir cerné le tour, c’est précisement là qu’on se fait avoir.


Histoire de tiroirs.


C’est l’histoire d’une boite. Une simple boite, en bois nu, disons en pin brut. Elle a deux petites charnières cuivrées et un loquet pour la maintenir fermée. La paroi intérieure est rabotée pour que le couvercle s’y emboîte : on ne peut pas voir ce qu’il y a dedans. Pourtant il y a quelque chose, dedans cette boite. Parce que quand on secoue ça fait du bruit. Un son un peu mat et étouffé qui fait penser à un seul objet, plutôt volumineux par rapport au contenant. L’idéal, pour mon histoire, serait qu’elle contienne une autre boite. Mais en fait, elle n’a vraiment rien de la poupée Russe, cette boite rectangulaire et pâle.

La boite est pour l’instant sur une étagère de salon, pas très loin de la télé. Mais il y a une heure, elle était dans la chambre des parents. Elle est assez mobile, pour tout dire, pour une boite. Elle change de lieu mais aussi relativement souvent de mains. Je ne dis pas de « propriétaire », puisqu’il s ‘avère qu’elle n’appartient à personne. Elle navigue parmi nous, donc, et le bois non traité, en y regardant de plus près, porte l’empreinte de chacun en une jolie patine. Il y a une trace d’impact sur l’arrière et les coins supérieurs du devant sont plus sombres. Les trois points de cuivre, par contre, resplendissent. De tout côté exhalent mille odeurs. Le bois tout d’abord qui saute aux narines, mais aussi la fumée et le cacao, le tabac, le moisi, la poussière, la lavande, l’orange, le musc, l’herbe sèche, la rose et le santal, l’éther.

Comme c’est son histoire, il aurait fallu, afin d’en faire un texte palpitant, qu’il lui arrive de l’extraordinaire. Par exemple, être emmenée par des cambrioleurs dans la nuit noire, ou bien encore échapper à toute sorte de cataclysmes plus ou moins naturels. Mais c’est pas son genre, je n’y peux rien. Jusque dans son histoire, cette boite ne paye pas de mine. Elle a pourtant connu toute sorte de lieux et d’emplois : serre-livre, marchepied, cales en tout genre… Mais, tout de même un fait étrange, jamais de boite à véritablement parler. C’est à dire, pour reprendre la définition d’une boite : « Contenant rigide en bois, carton, métal ou matière plastique, avec ou sans couvercle, dans lequel on met des objets ou des produits divers. » Or, justement, il semble que personne n’ai jamais utilisé cette boite pour y mettre quoique ce soit, hormis ce qu’il y a déjà. Une boite qui semble n'être jamais ouverte. On pourrait même se demander si c’est encore une boite. Quoiqu’il en soit, elle transporte tout de même quelque chose, qui lui donne son statut de contenant quand bien même elle en a perdu concrètement la fonction.

Pour garder encore de l’intérêt à cette histoire, j’aurais pu tricher en vous racontant la vie de la boite au travers de la vie des gens qui l’ont tenu. Mais vous conviendrez que ça prendrait tout un roman, on n’est pas là pour ça. Et puis fondamentalement, qu’est-ce que sa vie a réellement changé pour elle ? Quelque soit les personnes qu’elle a pu côtoyer, la boite est restée une boite, cette boite, à peu de chose près. Intrinsèquement, on peut dire que cette boite, ainsi que très probablement son contenu, sont restés quasiment les mêmes, au cours du temps. Qu’est-ce c’est que cette histoire où le temps n’a pas d’intérêt ? me direz-vous. C’est une histoire de boite, que je vous répondrai. Une boite qui ne porte pas d’étiquette.


Cadres exquis.


L’ennui avec les cadres-havres exquis,

c’est que le voisin de droite vous fait dire les bananes panoupanou.


Voici le père, voilà la mère, et ici le enfants.

Voyez le chien et le chat, la photo de grand-mère dans l’entrée.

Ça craque les nerfs de clichés, vous trouvez pas ?

Pourtant c’est comme ça, regardez par vous-même.

C’est les images qui disent autre chose dès qu’on s’y pose.


A quel moment, précisément, la bande magnétique s’est-elle figée,

j’ai déjà oublié que je ne l’ai jamais su.


Une onde numérique plus tard, entre la compagne du dîner.

Shéhérazade aux milles visages d’une seule histoire.

En zoulous rebelles, les gosses se laissent aller à la curiosité,

pendant que les adultes avalent leurs soupes en dialecte purée.

Crise d’épilepsie sur la verte pelouse qu’on n’arrosera plus.


A quel instant, le calque s’est-il dissout, définitivement,

à croire qu’il n’avait jamais existé.


Et puis y a le petit héros de l’histoire, forcement.

Lui il fera autrement, c’est à dire tout pareil à l’opposé.

Lui c’est l’image suivante, c’est sans fin.

Pour l’instant il est encore boutonneux, un baiser et au lit.

Mais il pourrait bien être l'antagoniste dictateur de demain.


A quel passage le chemin s’est-il tranquillement effacé,

même les indications semblent n’avoir jamais été.


Ligne de vie.


J’ai suivi le fil

le fils conducteur des lignes de métro

en cartomancienne des souterrains ictériques.

J’y ai lu les rêves endormis sur les quais

à la lumière des espoirs silencieux

derrière les carreaux usés.


On the left,

turn right after the bridge

and go up between the clouds.


La paume

gauche grande ouverte

chantait les passages à niveau.

Les flots agités des heures d’affluents

éclairaient les voies principales

des cours ascendants.


On the left,

turn right after the bridge

and go up between the clouds.


Une sibylle

indiquait les liaisons

des croisements de mon transit.

A l’abouchement bleuté

il y avait encore

un scarabée.


On the left,

turn right after the bridge

and go up between the clouds.

Comment oses-tu me parler d’amour, toi, hein ? Toi qui n’as pas connu Lola Rastaquouère !

Ma Lola s’appelle Peter. C’est un nom d’emprunt, qu’il utilisait au sortir des bahuts pour faire mystérieux. Prononcez « Piiiteur », merci. Entre Heïdi et la fée clochette, il tapait direct dans le sortir de l’enfance avec un brin d’exotisme américain, très à la mode à ce moment-là chez les ados. Donc j’étais au Lycée quand j’ai rencontré ma Lola. C’qu’il m’a fait faire, le salaud, je le tairais. J’ai des perversités pudiques qui enflamment l’imagination de celui qui m’écoute. Depuis je déteste le banding de toute façon.

Ma Lola était une gourmandise contagieuse et mon corps ne lutta pas bien longtemps contre la prolifération de jouissances malignes. Ça m’a coûté bonbon, hein, allez pas croire. La Lola a des tarifs prohibitifs, c’est la règle. J’trimais mes quinze heures par jour pour avoir ma tranche quotidienne. C’est comme ça que j’ai fini insomniaque. C’est malin. Mais bon, j’étais accro de la Lola de ce maquignon - un facteur complètement timbré, vous pouvez me croire. A se demander si c’est pas sa folie qui me plaisait. Tout m’attirait de toute façon, même, voire surtout, ses excès. C’est dire.

On dit que l’amour rend aveugle. Rien n’est plus faux avec les Lolas. Peut-être la passion n’est-elle pas de l’amour ? En tout cas, je crois pas avoir manqué grand chose, visuellement parlant. Même les oreilles et le cerveau fonctionnaient encore, entre deux orgasmes. Non, moi, la Lola m’a rendu muette. Muette et suppliante que ça continue, juste encore un peu. Voyez le genre ? Donc ne rien dire. Voilà la seconde loi. Je suis devenue esclave le jour, objet la nuit, et silencieuse du dedans. Ma Lola aurait fait des merveilles comme gourou. Une fois les rôles distribués, je suis devenue victime consentante, prête à défendre la situation calmement. Sereinement. Car aussi paradoxal que cela puisse paraître, vivre avec Lola simplifiait grandement ma vie. L’angoisse venait de lui directement, tout le reste était forcement plus facile. Tellement de chaleur et de violence, tu comprends ? Tellement de complexité et de toujours plus. Le reste paraissait froid et cotonneux. Sans intérêt bien sûr, et surtout particulièrement aisé, un univers du prévisible presque rassurant bien qu’éloigné.

Depuis Lola, j’ai connu l’amour, comme tout le monde. Mais je suis restée nostalgique de ma Lola, c’est regrettable. Je l’ai souvent cherché dans mes conquêtes, je l’avoue. J’ai longtemps privilégié les mecs bizarres, avec qui on ne s’ennuie pas au moins le temps de la découverte. Mes copines aussi, d’ailleurs, font le même genre d’expériences. Dans nos quêtes mensuelles du mâle fécondateur, l’attrait de l’étrange(r) donne des points à l’original. Les mecs l’ont bien compris : ils sont tous devenus fous ; l’originalité, maintenant, est d’un trouver un au passé psychiatrique vierge. Les filles n’étant pas en reste de ce côté-là, vous admettrez que nous sommes une génération de paumés. Globalement. Toute façon celle de nos parents s’est perdue et les autres ne s’étaient jamais trouvées. En soit ça change donc pas grand chose. Et puis, quel que soit le tordu du contenu psychique masculin, je n’ai jamais retrouvé de Lola. Un truc d’avec le corps, la peau, les muqueuses ; un phénomène rare pour ne pas dire unique. Ou alors c’est l’âge, allez savoir.

Du vieux dans l'ère de mon tant.

Aujourd’hui je te calendrier.
Ha, non, c’était hier :
y avait l’demain qui fuyait en se faisant bouffer le cul par
nos passés trop présents.
Avant-hier,
donc,
je comptais tes heurts,
mais rien à faire, je restais en décalage
horaire,
au pays des montrés bien réglés et des réjouissances chronométrées.
Maintenant,
par conséquent,
j’me trimballe mon coup cou pour synchroniser mes folles coïncidences aux normes
cons sangsue elle.
Les sabliers s’entendent si mal avec les rouages
horlogers
c’est bien dommage.
Je rêve d’un accord pendulaire avec un ingénieur atomique vivant sur Greenwich.
En attendant, j’perds mon temps en clepsydres bancales,
comme si les unités étaient lourdes de
sans.
Pauvre cloche. Si je dodeline ça va faire gling gling.

Excès de vitesse.

A l’absent.


C'était le même et pourtant vite pourtant. Elle était différente et pourtant vite pourtant.

La distance, de tous les enfants voisins entre eux.

Ils portaient les fleurs à travers les idées de décembre et jouaient aux alentours sans soucis du devenir, ensemble. Pas à pas à pas leurs pas résonnent dans ma tête en cadences accélérées. Tous les mômes de nos proximités approchaines. Incontrôlables.

La même, le différent, indiscernable mélange et pourtant vite pourtant. On aurait cru voir et comprendre. Leur parler voilà qui nous manquaient - les jeux d'enfants se font en rires inaudibles. Je n'ai rien entendu, encore. Encore. Encore!

Et pourtant vite pourtant nous avons grandi à côté, côte à côte. Pour temps de ce temps qui échappe et ne se relève pas.

Vite pourtant c'est revenu, l'extatique version de nos absences - le personnage principal n'est jamais là et pourtant vite pourtant toujours présent. Et ça balance sec dans nos illusions diurnes - rêves éveillés de devenir avortés. Pourtant.

Vite, pourtant. La note est tenue, glisse sur la corde de son violon en pot aux roses des échappements - il lui avait fallu une 950 cc, tu comprends, à cet âge-là on a encore tellement de choses à prouver. Paf, dans la porte du bar. Pourtant, vite.

Pourtant, Billy était le meilleur. Le plus beau. Celui qui fait rêver les filles - et j'en étais je vous promets. Face contre face, dans ta face mon grand. Hey! La monnaie! Merci, Et pourtant vite pourtant le même pour

toujours. Forcement. Pourtant vite, pour tant de détails, je vous en ressers un petit. Un petit Billy absent, au bar, en demi d'homme qui mousse au comptoir. Pour autant, j'abuse pas du fantôme tu vois, car il n'est pas, ailleurs. Pourtant vite pourtant chaque fois que je passe devant, je crois le voir, accoudé là; j'te jure que c'est la stricte vérité.

Et moi ? Et toi ? Ça va, merci. C'est eux qui m'inquiètent. Je crois qu'ils n'ont jamais fait la différence entre mes roses et tes lilas, tu vois. Entre nos acacias et leurs chrysanthèmes. Notes bien, on pourrait s'en foutre. Ça change pas les règles, ça change rien même, soyons francs. C'est juste une histoire de décalage horaire qui est venu de ce jour-là. Depuis les batailles rangées explosent désynchronisées. C'est surprenant et puis surtout lent surtout. Personne n'arrive plus à viser correctement, on fout de la cervelle partout - c'est un peu dégueu, je trouve. Les taules qu'on s’est pris! J'te jure faut voir ça. Surtout lent surtout pas bien ajusté - je te salut petit héros de ma cour d'enfance. Paf! Avec un peu de bonne volonté le ralenti fera joli, genre film romantique - lui et elle courent sur le quai, les cheveux au vent. Paf! Ils se ratent, se prennent le cageot d'en face. Du Chaplin mon histoire.

Revenons à la vitesse du monde - la terre tourne à quelques bons métres par seconde, lui c'est pris la porte à 95 km/h seulement. Pourtant surtout vite pourtant lent surtout les aiguilles perdent le sens de la mesure. Mais que fait le métronome ?

Mesdames et Messieurs, bienvenu à bord du train des fantômes pour les similitudes citées; en cas de malaise, reportez-vous à la notice sous vos sièges. N'attachez pas vos ceintures, prenez garde à la fermeture des bretelles, décollages de cutilles dans dix secondes. Et avec ça le personnel de bord vous mettra au lit sans supplément. Parce que bon, enfants, d'accord, mais quand même du fantasme plein le moteur deux temps.

Et au moment parfait, il éteint la lumière - c'qu'on peut être prude tout de même. Dans l'esprit ça tenait la route. Secouons-nous ensemble, toute façon on n'avait plus de temps à perde, sans le savoir. Les pulpes bien agitées, on allait encore fumer tous ensemble dans le parc municipal. Celui-là qui nous avait servi de terrain de cross avec les premières mobes kitées. Fallait nous voir, ça pétaradait sec, paf, paf, pourtant presque vite déjà. Nous autres, les filles, on restait impressionnées. Moi je mettais déjà pas de mascara, alors j'ai jamais eu le regard cerné de noir dégoulinant après un grand tour sur la quatre voies. Du coup j'avais le statut un peu différent, mais c'est encore autre chose.

C'est juste après que tout est parti en couillonnade. Pourtant on aurait bien profité un moment encore. De ses rires. Et de sa belle gueule. De nos gossitudes parallèles et des rythmes irréguliers de nos poussées hormonales. Ils et elle n'étaient pas maîtres du temps, pourtant vite on y aurait cru un instant, pour autant qu'on ne nous aurait rien dit. Toute façon on n'écoutait déjà plus. C'était déjà le blanc de l'écran après le mauvais film et l'haleine lourde des lendemains qu'on n'aurait jamais voulu.