Tant perdu, temps retrouvé.

Elle était simplement assise dans son salon. Sur le canapé en tissu avec napperons sur les accoudoirs, et derrières les têtes, pour pas salir. Elle était bien droite, les deux mains sur les genoux serrés, dans le silence de la maison. Le tic tac de l’intemporelle horloge sur la cheminée résonnait fort son écoulement. Elle pensait à ça, le temps, devant la télé éteinte. La compagne marque heures. L’écran de la programmation régulière et rassurante. 13 heures le journal, 18h questions pour un champion suivi des infos régionales. A bien y regarder, elle s’y connaissait en actualité. Ce qui se passe. Dehors. Parce que dedans bien sûr, rien ne se passe. Chaque jour identique à l’autre, prévisible, venant engloutir le jour d’avant, en gardien du possible.
Elle pensait à ça, le temps, sur son beau canapé blanc. N’était-ce pas cela qu’elle avait espéré, finalement ? La dilution ? Présumer vieillir pour que chaque jour ait moins d’importance. Attendre que le prix du cri chute avec l’âge ; qu’après le millième, ils prennent une autre dimension. Présumer qu’une larme devienne moins particulière, en intégrant la marée salée recouvrant nos plages de vie. Les visages effacés dans le brumeux passé, les sentiments délayés dans les flots continus d’événements. Attentat du world trade center. Mise à la retraire. Guerre d’Irak. La petite dernière s’en va. Chute du mur de Berlin. Arthur part avec une jeune de 19 ans. Abolition de la peine de mort. Naissance de la cadette. Le Torrey Canyon se répand en marée infâme. Mariage en blanc et à l’église. En définitive, même sans visage, l’histoire, la grande et les petites mêlées, s’accroche dur. Non, avec le temps tout ne s’en va pas. Il reste encore trop, au goût de pas assez, longtemps après. Et si on n’arrivait jamais à oublier ? Ou pire, si on oubliait mais que ça ne changeait rien ? Et si les 20 dernières années d’absence n’avaient servi à rien ? Comme prévu, d’ailleurs. C’est tragiquement drôle. Elles ont rempli leur office de rien. Jusqu’au bout. Admirablement. Le rien ne sert à rien. Et il faut environ 2 décennies pour s’en rendre compte, un jour comme les autres, dans le salon.
Tic tac. Elle pensait à ça, le temps, à côté de la petite horloge dorée de chez Daxon. Le temps qui s’entasse, d’accord. Mais le temps qui fui, aussi. Combien de temps lui restait-il maintenant ? Cinq ? Dix ans ? Avant d’être complètement vide. Avant d’être sclérosée par la vieillesse rigide. Avant d’être totalement dilapidée, comme son temps de vie. Tout est passé si vite. Lentement inéluctable, régulièrement conditionnel. Et si vite, si tôt. Sa vie familiale, son rôle économique et social, et bientôt son propre corps : tout s’échappait. Et pire, il était vain de le retenir. Vain de feindre l’identique quand tout changeait chaque seconde. Comme il était vain de s’être assise, tous les soirs de semaine, sur son canapé trois places, devant la table basse où s’étalaient les revues périmées comme de vieux poissons échoués là, attendant la décomposition.
Il est temps, se disait elle, en serrant ses poings sur ses genoux calleux. Grand temps de donner de la valeur au temps. De se faire des souvenirs, mulitcolores et précieux. De mettre sur chaque jour une particularité, une saveur même éphémère. Temps de changer les horloges et les calendriers en midis de la France et en nouvel an festifs. Temps de partager son temps, d’offrir le temps, de le disperser comme autant de graines de pois de senteur, en jardinier exubérant. Car après tout, justement, il n’y a rien. Plus rien à perdre. Que le temps.
Elle se leva. Monta au grenier. Et prit la vieille valise brune que l’aîné avait pour son séjour linguistique à Londres. C’était il y a longtemps. Bien avant de rencontrer son épouse Romaine. Quand il ne savait pas encore qu’il lui offrirait trois petits fils Italiens. Il y avait déjà quelques autocollants. Elle se dit qu’elle rajouterait les siens. Comme seule mesure de sa trajectoire, balisée des êtres qu’elle rejoignait. Dans la vie.

Secret de famille.

C’était un bel après-midi d’automne. La température quasi estivale faisait oublier le raccourcissement des journées et on avait décidé de déjeuner dehors. Le repas d’anniversaire avait été copieux, comme toujours grand-maman c’était dépassée. Les convives, enfants, petits-enfants, cousins et amis, digéraient tranquillement à l’ombre du grand tilleul. De temps en temps une feuille jaunie atterrissait sur la nappe blanche, comme une invite aux dernières langueurs de l’été. Les femmes débarrassaient, les enfants jouaient sur l’herbe et les hommes fumaient par petits groupes de deux ou trois. Le patriarche était resté assis, au bout de la tablée désertée. Il fêtait ses soixante dix ans cette année, et les invités étaient plus nombreux que d’habitude. Cela semblait le fatiguer. Il dodelinait doucement de la tête, prémisses d’une sieste après le repas.
Les femmes revinrent en même temps, en appelant les enfants, pour se remettre à table. Lentement, parfois presque à contre cœur, chacun repris sa place. Quand tout le monde fut prêt, grand-maman arriva avec le gâteau magnifique et les 7 bougies allumées. Chacun se mit à chanter le refrain « Joyeux anniversaire » au grand-père que l’on avait doucement réveillé. Les plus jeunes suivaient avidement des yeux la pâtisserie. Grand-père souffla ses bougies, le champagne fut servi, le toast porté. Santé et bonheur. Il remercia tout le monde, et se lança à l’attaque du dessert, en donnant par là même le signal à tous. On n’entendit bientôt plus que les petites cuillères.
L’oncle Arthur était diabétique. Le plus terrible pour lui, qui était privé des desserts et des coupes alcoolisées, c’était ce silence, pendant que chacun se livrait à la gourmandise qui lui était interdit. En promenant ses yeux sur l’assistance il vit la petite Jessica, sa nièce, qui ne mangeait pas.
« Tu n’as plus faim ? lui demanda t’il, heureux, en somme, de trouver quelqu’un à qui parler.
- Non, et je n’aime pas la crème.
- Tu veux garder la ligne ? Plaisanta t’il
- Non, répondit la gamine, sérieuse, je n’aime pas la crème.
La dureté du regard azur étonna un peu le bonhomme rondouillard. Aussi s’empressa t’il de changer de sujet de conversation.
- ça va à l’école ? Tu aimes l’école ?
- Oui, on apprend plein de choses, j’aime beaucoup l’école.
- Oui ? fit il surpris. Quelle est ta matière préférée ?
- La biologie. En ce moment on étudie la génétique.
- Ah ? Et à quoi ça te sert, la génétique ?
- On apprend comment se fait la transmission des gènes. Notament qu’il y a des gènes plus forts que d’autres. Pour les yeux, par exemple, c’est le gène qui code pour la couleur bleue. On dit qu’il est récessif. Comme on porte chacun un gène du père et un gène de la mère, c’est le dominant qui l’emporte. Et le recessif qui ne s'exprime pas. Donc si tu as un gène bleu de ta maman et un gène marron de ton papa, tu auras les yeux marron. Et vice versa, si tu as des parents aux yeux bleus, ils n’auront forcement que des enfants aux yeux bleus, puisque chacun des deux à 2 gènes bleus. Tu me suis, oncle Arthur?»
A ce moment, oncle Arthur, abasourdi par le discours de la gamine de 12 ans, s’aperçut que plus personne ne mangeait. Pour autant aucun n’osait dire un mot.
« Que de la connerie! Voilà ce qu’on apprend aux jeunes de nos jours! Et bien, pauvre France!» résonna la voix au bout de la table en faisant sursauter les adultes plus que les enfants.
Il y eut encore un instant de silence. Tante Aline, qui avait gardé ses beaux yeux noisettes tournés vers son assiette, se leva. Un peu trop brusquement car elle renversa sa coupe de champagne. On épongea bien vite la flaque encore pétillante, pendant qu’elle filait à l’intérieur nettoyer sa robe.
Quand les deux perles si claires de grand-maman se teintèrent d’eau, Mr Denis, le voisin, coupa le silence qui s’allongeait en lançant un tonitruent :
« En tout cas, c’est sûre qu’on ferait mieux de leur apprendre la cuisine à toutes ses jeunes filles! Les hommes de leur génération vont mourir de faim avec toutes ses pimbêches qui savent même pas faire de pâtes! »
Un rire général s’empara de l’assemblée, comme un gros soupir de soulagement. Et personne n’entendit la gosse qui ajoutait :
« C’est pas des conneries, la preuve, dans notre famille nous avons tous les yeux bleus. Et j’aime pas la crème, moi je préfère les glaces ».

L'heure d'heurt Hunter.

Il a ouvert le tiroir, brusquement. Mais il ne nous a pas empoignées, prise par poignées, lestement, comme d’habitude. Il a joué à nous faire rouler du bout du doigt. Il a pris deux ou trois autres compagnes fuselées. Il a grogné et les a jetés sur le sol poisseux.
Il me prend, moi. Moi. Moi, seulement. Jeune pucelle et vieux camé. Tout à la fois. Drôle de couple. Je sens sa peau qui frissonne et la mescaline qui tremble et l’alcool dans son haleine et la coke dans ses narines. Il me serre entre le pouce et l’index, il me mate de tous les côtés, il me lèche en me faisant tourner. Il lèche en même temps la poudre restée sur ses doigts, il bave épais. Son poing se referme. Il m’emmène. Moi. Seulement moi.
Il a un rictus, dernière grimace à emporter, au moment de me glisser dans ma chambre sarcophage. Il en a pris soin. Elle brille de noir métallique. Il m’y fait pénétrer doucement, tendrement. Odeur de poudre brûlée, de gras et d’acier. La vie, maintenant, est au bout de mon tunnel.
Il ferme. Je sens le percuteur contre mon cul. C’est moi l’élue. C’est moi qui irai embrasser sa fleur de pensée liquide. Dire qu’il voulait être shérif. Je serais l’étoile. Je serais l’explosion finale. Il aime ça, les explosions. Il a vécu en explosions. D’orgasmes volés en diarrhées violentes, d’armes à feu en bouchons de champagne. Et pour la dernière ce sera moi, bang bang, contre son crâne, dans sa masse cérébrale. Nous allons succomber, ensemble, l’un par l’autre. Je te promets, chéri, d’être dure comme toi, éclatée pour toi, déchirante dans ta chair, pénétrante en vol pour le viol de ta peine.
La lumière, les flashs psychédéliques au travers de l’orifice, les bruits et les odeurs, le monde s’effacent. Le canon glisse sur ses cheveux gras. Il pue la fumée, de tout près. A bout portant, une étoile rien que pour lui. Clic. c’est le dernier des bruits. Clic. Parce que le boum est inaudible, là où nous sommes. Clic.

Rhétorique du parking.

" Mais lâches-le, reprit la femme, tu vois bien que c’est qu’un môme.
- Un môme qui viens de faire une connerie. Il va pas s'en tirer comme ça!
- Tu parles, c'est ta morale à toi. Y a rien de bien méchant là-dedans.
- La moralité, si tu veux, c'est aussi l'histoire de la responsabilité. Et c'est pas rien.
- ça commence quand exactement la responsabilité?
- Avec la conscience. Et ce gosse a tout à fait conscience qu'il a fait quelque chose de mal. Crois-moi. Sinon il ne se serait pas enfuit en nous voyant.
- Moi aussi, à sa place, j'aurais fui en te voyant débouler comme un taré. Et si carrément tu t'en réfères à la lutte du bien contre le mal, on n'est pas sortis d'affaire. Faudrait déjà les définir, et pouvoir être certains des effets dans le futur. Or le futur, on n'en sait rien. Même en admettant qu'on arrive à punir tout ceux qui font du mal, il ne resterait plus grand monde du côté des jurés. A commencer par nous. Lâches-le, j'te dis. Laisse-le filer.
- Non, c'est aussi pour lui que je le fais. Il faut qu'il apprenne ça. Dans la vie, à moins d'habiter sur une île déserte ou une grotte, on vit en société. Pour vivre en société, il faut respecter certaines règles élémentaires. Sinon ça vire au pugilat. Les tabous font de nous des êtres humains.
- Je rêve, c'est l'ancien anarchiste qui parle! Arrête ton char, César, les règles c'est de la foutaise faite pour être dépassées. La morale est aussi fluctuante que la météo. Et la responsabilité, c'est un gros mot qu'on nous a appris pour pouvoir y poser la culpabilité. Tu vas pas te mettre à nous réciter la bible tant que tu y es?
- Il faut avoir compris certaines choses avant de les dépasser. Et, sur ce point je te rejoins, ce n'est qu'un gamin. Bien trop jeune pour capter quoique ce soit d'autre que des règles basiques. Le bien, le mal. C'est pas si mal résumé. C'est pas la connerie en elle-même qui est grave, mais la transgression qu'elle suppose. La prochaine fois, ça sera plus grave. Tu le sais aussi bien que moi.
- ça te va bien de pérorer sur la transgression, tiens. Commences déjà par lui apprendre la clémence à ton grand criminel. Pour tout ce qu'on a déjà fait, nous autres humains. Au lieu de lui définir l'altruisme et la liberté humaine par leurs absences.
- Pour faire un être humain libre et généreux, il faut d'abord éduquer l'humain chez l'être.
- Voilà de bien grands mots pour une petite bêtise de rien. A cet âge, c'est de l'amour de ces congénères dont a besoin le petit d'homme. Pas de rhétorique sur le principe d'humanité.
- Parce que tu crois que c'est en lui donnant de l'amour que tu vas aider ce petit con? Tu veux pas lui acheter une glace non plus?"

Pris dans la discussion, l'homme avait relâché son emprise. Aucun des deux ne remarqua que l'enfant c'était éloigné. Par contre, le couple se retourna, synchrone, au son du moteur. En quatre secondes, le magnifique cabriolet était au bout du parking.

"T'aurais dû lui arracher la tête, à ce sale petit connard! Mes bijoux sont dans la malle arrière!" hurla t'elle.

Innocente horreur.

Papa est parti. Il fait des missions secrètes. C’est très loin, et ça dure longtemps. La dernière fois que je l’ai vu, j’étais toute petite. Je suis grande maintenant, mais je sais bien qu’on se reconnaîtra. Parce que c’est mon papa, tout de même.
Maman est malade. Elle est a l’hôpital. Je vais la voir les dimanches, et parfois le mercredi après-midi. C’est Mme Muller qui m’accompagne. Mme Muller c’est ma nourrice. Elle est très gentille. Elle prépare bien la cuisine. Et s’occupe bien de moi. Mais je préfère quand c’est maman qui raconte l’histoire. Elle sait bien raconter les histoires. Elle sait faire plein de choses, ma maman. Elle voit plein de choses aussi. Elle me fait rire. Et puis elle est gentille.
Quand maman guérira, je pourrais vivre avec elle. Je lui montrerai comme je sais bien faire tout plein de choses, moi aussi. Par exemple, maintenant je fais mon lit. Et je sais faire mes lacets aussi. Et puis je débarrasse mon assiette. Elle sera fière de moi ma maman.
Tu vois, je lui ai fait un joli dessin. C’est nous deux au parc. Regarde, elle me pousse sur la balançoire. Mes cheveux volent, tu as vu ? Et puis là, c’est notre chien. Je l’appellerais Caramel. Parce qu’il sera brun.
Tu vas me laisser voir ma maman, hein ? Mme Muller m’a dit que c’est toi qui décides où je vais aller. Moi, je veux être près de ma maman. Je suis sûre qu’elle veut me voir aussi. Hein ? Dis ? Il faut lui dire que je suis bien sage maintenant. Que je l’embêterais plus. Tu lui donneras mon dessin, d’accord ?
Je travaille bien à l’école. C’est maman qui me dit toujours ça. Tu peux demander à la maîtresse. Je fais toujours bien mes devoirs. Et je me tiens bien en classe.
Ma maman, elle dit que je suis le soleil de sa vie. Tu vois, ça veut dire qu’il faut qu’on reste ensemble. Sinon on sera malheureuses. Encore plus qu’avant.
Maman est fatiguée, tu sais. Je crois qu’elle a besoin de soleil. Elle est toujours toute pâle. Et ça lui fait des cernes. Et puis elle parle doucement. Elle pleure moins qu’avant, mais elle dort tout le temps. Je fais pas de bruit, et je la regarde. Des fois, je joue à la poupée. Tu as vu ma poupée ? Elle est jolie. Elle s’appelle Elise. C’est un joli nom. Sa robe est belle, tu vois y a des brillants sur le velours. C’est une princesse. Mme Muller m’a offert une brosse pour les bébés. Comme ça je peux la coiffer. Aujourd’hui, je lui ai laissé les cheveux sur le dos. Mais des fois je fais des tresses. J’arrive pas à bien faire les chignons. Maman m’apprendra. Elle se fait de beaux chignons ma maman. Elle est belle. Quand elle s’habille pour sortir, elle met du maquillage. Moi j’ai pas le droit d’y toucher. Mais elle me met du vernis, aussi du rouge. Depuis qu’elle est à l’hôpital, elle se maquille plus. Peut-être qu’elle n'a pas sa trousse ? Tu pourrais aller lui la chercher ? On habite au 18 impasse du clôt vert. Au dernier étage, à droite. Y a notre nom sur la porte. J’ai la clef, si tu veux, je te la prête. Et puis tu pourras lui prendre des robes et des jupes, à elle. Ma préférée c’est la grande blanche avec de la dentelle. Mais elle est trop jolie pour l’hôpital. C’est une robe du dimanche. Prends lui plutôt sa jupe bleue claire avec le chemisier beige. Ça lui va bien.
Ma maman sera malade encore longtemps, tu crois ? Qui s’occupe de la maison ? Les plantes vont faner. Tu pourras t’en occuper aussi ? Toi, tu es docteur ? Tu soignes ma maman ? Ou t’es dans la police ? J’aime pas les gendarmes. Ils posent pleins de questions très fort. Et puis, ils disent des bêtises. Ils comprennent rien. En plus, ils me font peur. Je veux pas aller en prison. Et maman non plus. Si t’es docteur, il faut que tu guérisses vite ma maman. Comme ça, les gendarmes pourront plus nous retrouver. On s’en ira très loin avec papa. Et on sera heureux tous les trois.

Virginie.

La méthode de Jacques était, somme toute, très simple : il allait là où elles étaient. Mais jamais aux mêmes endroits – sauf cas de capture programmée, ce qui était exceptionnel. Il préférait que reste imprévisible ce moment où elles seraient siennes. Comme tous les passionnés, il détestait le différé. Le match en direct, soumis aux aléas d’une situation non préparée, donnait plus de palpitations dans le cœur de cet instinctif. Il évitait aussi les lieux d’approches où il n’avait normalement rien à faire ; plus par crainte d’être repéré, que par réelle fierté de l’ouvrage soigné. Quoiqu’à l’évidence, la perfection de la chose participait grandement à la jouissance qu’il en tirait.
Ce dimanche de juin était un des premiers grands soleils de l’été. Tout le monde était à la plage, lui aussi, forcement. L’été c’était toujours plus facile, les gens sortaient, se mélangeaient plus librement, les corps étaient allégés des tissus opaques. Pour les trouver, il suffisait de mettre le nez dehors. Il avait pris tout l’équipement du parfait célibataire en goguette, drap de bain et lunettes de soleil compris. Son sac aussi, le sac à malice de Jacques. Un livre ouvert devant lui, il regardait négligemment les alentours, en attendant d’apercevoir celle qu’il attendait. Les familles étaient de sortie, les barbecues répandaient encore les odeurs du midi. Les hommes jouaient avec les enfants, pendant que les femmes somnolaient au soleil ou papotaient à l’ombre. Alors que l’après-midi avançait, ce fut au tour des sportifs d’occuper la vaste pelouse : volley, pétanque, rugby, freeze bee, et l’incontournable football. Patineurs et cyclistes se partageaient le chemin goudronné, tandis que le petit train touristique transportait les plus fainéants. Son regard passait sur cette scène de dimanche sanitaire comme sur les enfants nus, avec ce vide propres au chasseur qui attend sa proie. Vers 17h, un couple assez âgé passa devant sa serviette. La femme cria un nom : « Virginie ». D’instinct ses pupilles se contractèrent et la cherchèrent. Elle apparue quelques secondes plus tard, sortant de l’ombre des arbres alentours. Douce et belle Virginie. Elle était parfaite. Onze, peut-être douze ans, dans cette fraîcheur qui précède l’explosion pubère. Ses cheveux bouclés tombaient sur ses épaules en petits bonds au rythme de ses pas. Sa démarche avait cette nonchalance de la femme qui s’ignore encore. Virginie.
Connaître le prénom de celle qu’il possédait était toujours un surcroît de plaisir. Une saveur qui vous fait évoquer celle là plus qu’une autre, les soirs de solitude. Virginie portait admirablement son nom. Elle serait une pièce majeure dans sa collection de mineures. Car il lui fallait des fillettes prépuberts, et surtout vierges. Impérativement. Une fois il se trompa, et s’en rendit compte après coup. Cela le dégoûta proprement, comme si, à elle seule, son impureté avait salie toutes les autres. Il n’en dormi plus pendant des semaines et mis des mois avant de pouvoir recommencer. Ce fut le hasard d’un déménagement qui lui redonna goût à la vie, par l’entremise de sa nouvelle petite voisine : Julie. Ce fut d’ailleurs la seule fois où il s’intéressa à quelqu’un de son entourage proche. Le mauvais souvenir venait souvent hanter ses plus sombres cauchemars, aussi était-il devenu plus exigeant, s’abstenant au moindre doute. Il c’était résigné à n’avoir que peu de trophées, pour atteindre l’absolu.
Mais Virginie, décidément était parfaite, de toute évidence et sur tous les aspects. Le cœur de Jacques battait fort et l’émotion gagnait tout son être. Il fut contraint de la laisser s’éloigner, en espérant retrouver rapidement le calme nécessaire à l’action. Le couple, heureusement, s’installait non loin, sur une table à l’ombre du bosquet. Elle les rejoignit pour une partie de carte. Profitant de ce répit commode, Jacques regarda autour de lui. Non, personne d’autre que lui n’avait remarqué sa Virginie, personne non plus ne semblait avoir perçu sa nervosité soudaine. Au bout d’une vingtaine de minutes, l’arrivée d’un groupe d’ados au volume sonore caractéristique, lui donna l’occasion de se lever. Il ne pu s’empêcher de passer devant la table de jeu. La petite, admirable, se concentrait sur les coups. Cela donnait un pli charmant à son front. En face de cette perfection, du bouton de rose, le couple paraissait flétri, et il se prit à considérer qu’ils n’étaient sans doute pas ses parents. Cela le contraria, car il savait d’expérience que les grands-parents ou tuteurs sont toujours plus vigilants.
Il fit le tour et revint par le bosquet où il trouva rapidement l’endroit idéal pour être caché sans rien perdre de vue. Il savait que cette phase de gué était une frustration nécessaire. La moindre erreur à ce moment là pouvait compromettre tout le projet. Il connaissait, sans jamais avoir eu vraiment besoin d’y travailler, les pièges et les atouts, les petits trucs du traqueur averti, ce qui fait parfois la différence. Il répugnait, décidément, l’amateurisme flagrant de la plupart des gens, qui participait à la putréfaction des choses, du monde, des vivants même. Contre le vent qui trahit, il se délecta aisément de la fillette, des courbes de ses épaules, des angles de ses hanches, des rayons qui jouaient avec son duvet.
La partie s’acheva, le couple préparait maintenant le souper sur l’herbe. Virginie jouait juste là, devant. Elle se rapprochait, elle était à peine à 10 mètres, il pouvait la toucher du doigt. A ce moment, un coup de vent soudain souleva un nuage de flocons cotonneux. Les arbres alentours neigeaient sur l’enfant et sa jupe flottait sur ses cuisses. Jacques s’empara de son objectif. Il s’empara d’elle dans cette blancheur des fleurs, de la jupe et de la peau, dans la pureté ensoleillée de cette vision candide et offerte. Il se l’appropria de tous les côtés, devant et derrière, par-dessus, il convoita sa bouche et son visage, ses fesses et son dos, ses mollets tendres. Il la désira et la saisi. Toute entière.
Il rentra bien vite avec son butin, à l’abri, chez lui, pour en jouir. Virginie était déjà 46ème victime. Son âge. Un bon signe, sûrement que les photos seraient magnifiques.

Nuit d’averse.

Quand elle arrivée,
la pluie c’est mise
à tomber.
Le ciel lourd et menaçant depuis quelques heures,
a enfin lâché son trop plein
d’humidité.
Les premières gouttes heurtaient le toit de bois,
résonnaient entre les murs de papiers.
Les feuilles du jardin ployaient sous l’impact,
en souplesse.
C’était le grand soulagement annoncé qui tapait
aux portes.
Nemoro la regarda longuement. Elle était agenouillée, la tête haute et le regard clair. Elle attendait. La paupière assombri, les lèvres rougise, la peau blanchie, le parfum précieux, les cheveux remontés pour laisser voir la nuque. Elle était belle. Il lui demanda du thé. Elle le servi doucement, calme et sûre dans chacun de ses gestes.
Quand elle se déshabilla,
la pluie redoubla
en vagues
sur la maison. Des milliards de gouttes
tombant sur chaque espace du jardin aux arbres torturés,
sur chaque gravier ratissé,
sur toute la surface de la mare prise de
tourments.
Un trop plein de perles, en
déferlement
au travers des matières.
Un monde liquide et violent,
par l’eau douce.
Son corps souple s’occupa toute la nuit de ses sens, en adroites caresses, en infinis baisers, en longues pénétrations. Il ne la toucha pas. Presque pas. A peine tournait-il la tête, à peine levait-il un doigt, qu’elle avait compris. Il n’avait plus qu’à se laisser glisser dans cette demi conscience du plaisir étendu.
Il se laissa bercer par elles toute la nuit.
La pluie et la femme.
Jusqu’au matin, où le sommeil sonne aux paupières lourdes
des amants.
Dans le silence d’après l’averse nocturne.
Dans l’humidité d’une terre arrosée et d’une chaleur
évanescente.
Quand elle est partie, elle a allumé son téléphone. Il y a eu le bruit des messages manqués. Le taxi l’attendait déjà. La marchande d’amour.

T'avais pourtant promis.

T’avais quand même mis ta bouteille d’eau sur le porte-bagages. T’es un homme prévoyant. T’es sorti avant minuit, la nuit était claire par la lune, pas besoin de la dynamo. Elle marche pas de toute façon. Tu es parti sur la route de campagne, la route qui mène à la forêt. Mais toi tu n’allais pas si loin. Les animaux des pâturages faisaient des ombres dormantes et ruminantes. De temps en temps, un réveil hagard s’entendait. Et les grillons aussi. Maudits insectes insolemment ronronnant. Et le bruit de ton vélo sur le bitume. Celui des pédales qui lâchent et des changements de vitesses. Tu ramais sec dans la montée. Sacrée montée. Tu transpirais dans l’absence de pensées, luttant de toute ton énergie contre la cinétique de la pesanteur. Le coeur battant à tes oreilles. Arrivé au château d’eau, t’as bifurqué à gauche, vers le champ de maïs. T’as posé la bicyclette contre le grand chêne au bord du chemin et t’as continué à pied. Tout droit dans les lignes de fuites d’un horizon végétal et rectiligne. Après il a fallu couper à travers. Deux ou trois pieds y ont laissé la vie. Et puis t’es arrivé au bout. Le grand trou à peine visible sous les hautes herbes de la nuit. Mais toi tu savais qu’il était là. Le grand trou de ta destination. T’as même pas osé t’approcher à moins de deux mètres : le sol est friable par là, un accident est vite arrivé. Alors tu t’es senti un peu con. Et t’as eu froid. Satanée montée : elle t’avais pris toute tes forces et maintenant t’étais trempé et t’avais froid. Tu voyais pas bien de là où tu étais, alors t’as décidé de redescendre. Pour bien voir, d’en bas. T’as fait tout le tour, 8 kilomètres tout de même, mais c’était plus facile parce que ça glissait, ça dévalait, ça coulait, tout seul. Tu t’es mis sur le gros rocher affleurant. Et tu regardais le sommet de la falaise. Tu calculais la hauteur : bien 30 mètres avant l’eau. La paroi creusée portait encore les stigmates griffés des machines et des hommes, en ombres menacantes. Et tu regardais le sommet de la vieille carrière. Te délectant de l’idée du vide, vu d’en bas. Et les heures ont passées, délicieuses, dans la pensée d’un saut, sur ton rocher. Profondeur de la mare stagnante : 10 centimètres, un mètre par endroit. Même pas de quoi se noyer. Par contre, en sautant, t’aurais pu te faire mal. C'est sûr.
Les oiseaux se sont mis à chanter le lever du jour. Alors t’es rentré. T’as fait demi-tour, nostalgique déjà de ces heures de mort savoureuse. Une fois sur la selle, le mécanisme des jambes c’est mis en route tout seul. Rapidement, t’as pensé qu’il fallait se dépêcher. Rentrer avant qu’elle ne puisse voir la lettre sur l’oreiller. T’as pas fait de bruit, et t’es rentré. Aujourd’hui tu n’iras pas travailler, parce que sans tes 8 heures de sommeil tu vaux rien. Tu prendras un RTT et tu feras la sieste, en repensant à ta nuit.