Je ne t’avais jamais dit adieu.
Non communiqué conditionnel.
Comme toujours, comme tout le monde.
C’est l’expérience des mots de trop, un jour, qui laisse les autres dans la gorge
longtemps après.
J’ai pensé qu’il valait mieux pas. Parfois je devrais me passer de penser.
Est-ce que cela aurait changé quelque chose ? Certes non, je ne suis pas dupe.
Mais les mots, eux, sont restés là, coincés, tu, tués.
Lourds cadavres,
bien plus étouffants que ces mots maladroits qui ont fait mal.
Parce que les secrets continus à grandir, alors que les cris s’effacent.
Les mots ne se laissent pas si facilement enterrer, ils cherchent à sortir, à s’expliquer, à dire,
dire c’est pourtant si facile à taire.
De temps en temps même ils sortent, ailleurs, au mauvais moment, à la mauvaise personne –souvent la seconde, comme par hasard.
C’est pour cela que j’aurais dû les laisser sortir alors. Tout simplement.
Et peut-être m’aurais-tu entendu.
Au moins ça m’aurait évité de jongler avec ce temps que je maîtrise mal : le conditionnel.
Absent.
Lacérer tes chairs de mes ongles blancs,
t'étouffer de mes mains sales.
Brûler ton venin.
Déchirer tes yeux, écraser ton visage,
noyer ta bouche, tes muqueuses sèches,
et te donner des coups de pieds, jusqu’à l’épuisement.
En silence,
j’ai pris tes entrailles entre mes ciseaux,
j’ai coupé en tout petits morceaux pour les jeter au vent.
Tu n’as rien retrouvé,
je n’ai rien perdu.
J’ai eu envie de te faire hurler, pour une fois.
Te donner un goût de vie dans la mort.
Te faire exister, enfin, du bout de ta douleur.
C’était bien.
Souris avant de mourir.
Oh ! Comme tu restes distrait, comment tu t’évapores.
Tu cries encore tout bas, sous les planchers de tes impasses.
Tu te trahis quotidiennement, vautré dans ton regret en morceaux.
Insipide mort de constipé chronique,
un si petit morceau de néant immobile.
Pas encore assez gris, l’air encore en vie.
Passage en rétréci de tes rides vides.
Sous tes ciels lourds sans horizons,
tu ne connais même plus le vent.
Un jour je t’inviterai,
bientôt,
t’emporter un instant.
J’ai un masque d’élan, je te le prêterai volontiers.
Quand tu viendras, on ira voir la mer.
Tu n’auras pas envie, alors je te dirai que la mer a toutes les humeurs.
Nous ne dirons rien sur le trajet, tu entendras.
Je prendrai une glace, à la framboise.
Oh ! Comment je t’y noierai, comme le rouge t’ira bien.
Oh ! C’est une chance que l’on se soit rencontré, la mer et nous.
Entre temps.
En attendant minuit. Demain, un autre plus clair, ce qui n’existe pas. En attendant, je me sens lasse. Si lasse de la nuit et du jour, si lasse de rires, trop lasse pour en pleurer. En attendant, en voulant laisser passer le temps. Ne plus penser peut-être. Ne plus voir, laisser tout là, tel quel. Une petite fuite, une pause, n’importe quoi pour l’attente. N’importe quoi qui sera de toute façon meilleur que le temps me rattrapant. L’attente pour l’attente, sans vraiment attendre quelque chose ou quelqu’un, quoique ce soit de sauveur ou de motivant. Même plus ça. Sans dormir, sans être éveillée, une parenthèse de vie que j'ouvre, tout à coup. Mes épaules en craquent de n’avoir pas assez de haussements à leurs actifs, mes yeux en piquent de s'être écarquillés, et ma bouche en sèche des baisers que je refuse, juste maintenant petit chéri, juste maintenant peut-être. En attendant, va. Me chercher des fraises ou des prunes, vite en prenant ton temps, choisit bien les fruits et les racines, hésite encore sur ton chemin.
Comptoirs et comptoirs.
Quand les dimanches arrivent, les hommes sortent encore au port. Pour regarder les voiliers. Les grands cargos aux destinations exotiques, qui ne les prendront jamais. Car si les bateaux ont des jambes, ils n’ont pas de bras. C’est une aubaine : il n’y a plus assez de forçats pour ramer.
Les enfants jouent sur les quais ; les couples rêvent parfois dans la même direction et plus souvent de monter à bord du premier venu ; les célibataires, eux, cherchent l’âme sœur parmi les voiles. Aux ports, comme ailleurs, la vie s’écoule. Et quand la grande corne sonne, chacun frissonne.
Quand les dimanches sont cléments, on rentre fatigués de tant de voyages artificiels. Pas tout à fait rassasiés, car il manque toujours quelque chose, dans les ports. Ce qui les rendent si attirants, sans doute. On aime le même, c’est maladroit comme on a besoin de besoins.
Dans les ports, la nuit, il y a l’autre vie, aussi. Le port est un haut lieu social créant le voisinage des yachts et des pirates, des cordes à linge et lignes à ferrer. Des salons de thé de tous genres, rayons de glace vanille-chocolat et whisky sec. Les ports ont toujours cinquante portes de bistrot au bord.
Précipitations.
Etrangement il y a eu assez peu d’inondations, la terre semblait pouvoir se gorger indéfiniment du ciel. Seuls quelques hallucinés construisirent des arches, les prix des bateaux s’envolèrent. Mais se fut à peu près tout. D’ailleurs plus rien ne pouvait voler. Les idées elles-mêmes s’étaient alourdies semblait-il. Au début on ne parlait que de ça : la pluie. Milles théories, plus encore de conférences, de scientifiques, de prédicateurs. Rien n’y fit, il pleuvait toujours. Les météores se foutaient bien des prévisions mathématiques ou métaphysiques. Alors, petit à petit, on s’y est fait. On a oublié le soleil et le bleu du ciel, et même ce que voulait dire le mot « sec ». On a pris notre partie de la situation. Pendant que les murs fondaient. On a maintenant tous les doigts plissés de la douche permanente, peut-être que nos enfants auront des branchies. Peut-être aurons-nous complétement oublié la musique dans ce vacarme continu, quand tous les murs auront fini de fondre.

Entre deux étoiles.
*
Parfois
les fumées
vagabondes
se bousculent
en volutes
indomptables.
Comme des lions.
Comme des chevelures
entremêlées.
Parfois les lions vagabonds
s’entremêlent
en voluptés indomptables. Comme une bousculade de crinières incandescentes.
Parfois les chevelures indomptables se bousculent
comme des volutes de lions
bleus et blancs et gris et jaunes et violets et roses.
Comme des volutes bousculées,
les fumées vagabondes se heurtent parfois à d’indomptables.
Comme des lions.
Comme des chevelures
entremêlées.
*