En attendant minuit. Demain, un autre plus clair, ce qui n’existe pas. En attendant, je me sens lasse. Si lasse de la nuit et du jour, si lasse de rires, trop lasse pour en pleurer. En attendant, en voulant laisser passer le temps. Ne plus penser peut-être. Ne plus voir, laisser tout là, tel quel. Une petite fuite, une pause, n’importe quoi pour l’attente. N’importe quoi qui sera de toute façon meilleur que le temps me rattrapant. L’attente pour l’attente, sans vraiment attendre quelque chose ou quelqu’un, quoique ce soit de sauveur ou de motivant. Même plus ça. Sans dormir, sans être éveillée, une parenthèse de vie que j'ouvre, tout à coup. Mes épaules en craquent de n’avoir pas assez de haussements à leurs actifs, mes yeux en piquent de s'être écarquillés, et ma bouche en sèche des baisers que je refuse, juste maintenant petit chéri, juste maintenant peut-être. En attendant, va. Me chercher des fraises ou des prunes, vite en prenant ton temps, choisit bien les fruits et les racines, hésite encore sur ton chemin.
Comptoirs et comptoirs.
Quand les dimanches arrivent, les hommes sortent encore au port. Pour regarder les voiliers. Les grands cargos aux destinations exotiques, qui ne les prendront jamais. Car si les bateaux ont des jambes, ils n’ont pas de bras. C’est une aubaine : il n’y a plus assez de forçats pour ramer.
Les enfants jouent sur les quais ; les couples rêvent parfois dans la même direction et plus souvent de monter à bord du premier venu ; les célibataires, eux, cherchent l’âme sœur parmi les voiles. Aux ports, comme ailleurs, la vie s’écoule. Et quand la grande corne sonne, chacun frissonne.
Quand les dimanches sont cléments, on rentre fatigués de tant de voyages artificiels. Pas tout à fait rassasiés, car il manque toujours quelque chose, dans les ports. Ce qui les rendent si attirants, sans doute. On aime le même, c’est maladroit comme on a besoin de besoins.
Dans les ports, la nuit, il y a l’autre vie, aussi. Le port est un haut lieu social créant le voisinage des yachts et des pirates, des cordes à linge et lignes à ferrer. Des salons de thé de tous genres, rayons de glace vanille-chocolat et whisky sec. Les ports ont toujours cinquante portes de bistrot au bord.
Précipitations.
Etrangement il y a eu assez peu d’inondations, la terre semblait pouvoir se gorger indéfiniment du ciel. Seuls quelques hallucinés construisirent des arches, les prix des bateaux s’envolèrent. Mais se fut à peu près tout. D’ailleurs plus rien ne pouvait voler. Les idées elles-mêmes s’étaient alourdies semblait-il. Au début on ne parlait que de ça : la pluie. Milles théories, plus encore de conférences, de scientifiques, de prédicateurs. Rien n’y fit, il pleuvait toujours. Les météores se foutaient bien des prévisions mathématiques ou métaphysiques. Alors, petit à petit, on s’y est fait. On a oublié le soleil et le bleu du ciel, et même ce que voulait dire le mot « sec ». On a pris notre partie de la situation. Pendant que les murs fondaient. On a maintenant tous les doigts plissés de la douche permanente, peut-être que nos enfants auront des branchies. Peut-être aurons-nous complétement oublié la musique dans ce vacarme continu, quand tous les murs auront fini de fondre.

Entre deux étoiles.
*
Parfois
les fumées
vagabondes
se bousculent
en volutes
indomptables.
Comme des lions.
Comme des chevelures
entremêlées.
Parfois les lions vagabonds
s’entremêlent
en voluptés indomptables. Comme une bousculade de crinières incandescentes.
Parfois les chevelures indomptables se bousculent
comme des volutes de lions
bleus et blancs et gris et jaunes et violets et roses.
Comme des volutes bousculées,
les fumées vagabondes se heurtent parfois à d’indomptables.
Comme des lions.
Comme des chevelures
entremêlées.
*
Expérience dominicale.
Dans la ville, le grand marteau frappe comme un cœur colossal. C’est une sorte d'énorme pilon dans le port. Il ne semble servir à rien d’autre que cette vibration irradiant à travers les rues, les places, les bouches de métro, jusqu’à la terre qui frisonne sous le corps. Jusque dans l’herbe et les plumes inspirées par le vent. Jusque l’immense chevelure du géant figé dans le bois.
Il n’y aura pas de prisonnier.
profond
sous-terrain
et les murs épais
moites
les pièces noires, humides et froides, terribles plafonds à hauteur de hanches et ouvertures en meurtrières.
La guerre, forcement. Les boulets rouges dans les flancs, les fortifications écrasantes tombent.
Le chaos, la fin, les ruines.
Plus de geôle ni de geôlier ni de geôlière.
Plus de prisonnier.
Il y aura des morts encore, des affrontements et des blessés, conflits armés.
Mais plus de fantômes, ni plus de retenus, ni plus de contrôle. La fin des lourdeurs administratives et scolaires.
L’amour en champs libérés, l’amour en terre d’accueil pour sans papiers.
Montée de sève.
C’est un appétit féroce. Je le sens courir sous ma peau, en frissons infernaux. C’est un tremblement, c’est un séisme d’ovaires, un instinct bousculant les anorexies planifiées. C’est le cerveau primitif devenu maître, la bête de l’homme, l’appel du mâle et du sexe et du plaisir, la faim d’orgasmes crochée au corps plus sûrement que les envies de reproduction. Car cela va au delà des impératifs de l’espèce, cela nous touche intimement, dans chaque noyau de cellules. Le diable peut-être. La folie vivante. Les chaleurs incoercibles, les bouleversantes érections, les programmes hormonaux qu’on voudrait distincts de nous tant ils échappent à notre contrôle. Ça nous échappe, oui. Pauvres innocents assoiffés de vie. Et c’est bon, voilà, c’est bon. Rien, plus rien ne dégoutte. Rien, plus rien ne compte pourvu que l’on se soulage le désir. Satisfaction des tensions libidinales en aller simple vers l’apaisement.
J’aurais voulu en être guérie à jamais, dans ma grande fatigue d’après course. Mais ça revient, malgré moi, malgré l’oubli. Ou peut-être à cause de lui, à cause des luis aux voix fortes. Tout ce que je voulais c’était m’en débarrasser, mourir un peu, pour de faux mais faire comme si. Je suis entière de la libido. Involontairement. Croyez-le bien. J’attends un sursis, j’attends l’aube, j’attends d’être rassasiée enfin, j’attends l’hiver prochain.
Infernal cycle vital
Puisque
Il y avait la bêtise et la rage, les abyssales déchirures et la douleur plus aiguë encore
La pluie acide des larmes dans les lapidations vengeresses
Les horribles hypocrisies en para-tonnerre
Les desserts bien trop chocolatés,
Pour être sincères.
Les furieux frissons de l’intérieur
glacé
Et ça revient en vagues, en échos aléatoires, plus destructeurs encore. Les barrages rompent alors dans l’euphorie libératoire. La terrible, la tragique liberté des tornades.
Cependant il y a l’oeil. Les yeux de cyclones, répits cyclopéens. La découverte soudaine des espaces, déserts imitant le paisible, comme une virginité d’entrailles à engloutir encore; cher Prométhée tu nous as offert le feu et nous t’en remercions, pauvres imbéciles.
Bien sûr, un jour, il n’en restera que des cendres. Ce grand apaisement des vivants. Le grand immobile. Un jour. Sûrement.
Pourtant
déjà
les premières oraisons printanières sur le sol fertilisé par la pourriture. Ainsi viendront éclore
les prochains fantômes, plus beaux encore. Eclatants. A éclater.